Publiée le jeudi 24 février 2011
L’une des expositions les plus émouvantes de ces derniers temps a été inaugurée le 15 février à la Galerie Glendon. Elle a pour titre Humanidad – les enfants travailleurs. Il s’agit d’une collection de photographies, fruit d’un projet au long cours des artistes québécois Miki Gingras et Patrick Dionne, qui ont baptisé cette aventure – et leur collaboration – Humanidad. Depuis cinq ans, Miki Gingras (photographe) et Patrick Dionne (artiste visuel) voyagent cinq mois par année dans les régions les plus pauvres du Nicaragua à bord de leur fourgonnette Volkswagen, qui leur sert de moyen de transport, de maison et d’atelier. Ils côtoient des enfants travailleurs et racontent avec eux leur quotidien en photos. L’exposition présentée à Glendon est une collection de photographies en noir et blanc prises par les enfants, ainsi que de photos en couleurs et de vidéos des artistes. Une image très poignante montre un garçon d’une douzaine d’années, debout à côté d’une pile d’adobe. Patrick décrit la journée de ce garçon : il se lève à 3 h et sort pour fabriquer autant de briques qu’il le peut, couvert de boue et exposé aux éléments. À midi, quand le soleil est trop chaud pour rester dehors, il laisse ses briques à sécher, rentre chez lui, se lave et va à l’école, de 13 h jusque vers 19 h. À la fin de la journée, il revient à la maison, prend son repas et va se coucher, et le lendemain matin, à 3 h, ça recommence. Il fait ce travail depuis qu’il a neuf ans.
D’autres photos montrent des enfants en train de vendre des produits au marché, de transporter du bois ou de travailler aux champs. Certaines des photos les plus dérangeantes sont prises dans un dépotoir à la périphérie de Managua, sur une montagne de déchets qui s’accumulent depuis 60 ans. Des enfants, des adultes aussi, sont occupés à les trier, dans la crasse et les matières dangereuses; l’air qu’ils respirent est vicié par les vapeurs toxiques. Beaucoup de ces enfants fuient leur existence misérable en sniffant de la colle. L’espérance de vie moyenne est de 30 ans. L’approche adoptée par Humanidad pour ce projet et les photos qui en émergent sont très éloignées des images de souffrance et de misère auxquelles nous avons été habitués. « Nous sommes des artistes, mais nous voulons que nos sujets gagnent quelque chose avec notre projet, qu’ils créent, qu’ils apprennent, explique Miki. Grâce à cette collaboration, les enfants deviennent des artistes dans leur village et ils sont fiers de ce qu’ils accomplissent. »
Les deux artistes, qui parlent tous deux couramment l’espagnol, font participer les enfants travailleurs à chaque étape de l’entreprise. Ils se mettent en contact avec les organismes locaux afin d’obtenir leur approbation et d’éviter que les enfants se sentent exploités. Ils laissent les enfants et leurs parents organiser l’horaire, de manière à ne pas nuire à leurs tâches quotidiennes. Ensemble, ils mettent au point des « cameras oscuras » rudimentaires, faites de boîtes de conserve, en utilisant du papier plutôt que de la pellicule pour obtenir des négatifs. Ils enseignent aux enfants comment prendre des photos et les développer, fabriquent des chambres noires de fortune, puis ils leur passent le relai, afin que ce soient eux qui prennent acte de leurs vies et de celle de leur communauté. Quand ils ont passé trois semaines dans un endroit, les artistes organisent avec les enfants une exposition des photos. En partant, ils laissent les photos et les négatifs derrière eux, ce qui leur assure une présence durable.
Patrick confirme l’impression qui émane des photos : les enfants sont très sérieux et fiers des tâches qu’ils accomplissent, aussi ingrates ou épuisantes qu’elles soient. Ils savent que leur famille a besoin de ce qu’ils gagnent pour survivre et ils ne remettent pas en question l’obligation de contribuer. Comme plus de 50 % de la population du Nicaragua a moins de 18 ans, la nécessité de travailler rejoint même les plus jeunes. « Aujourd’hui, quand on parle d’acte de création, il ne s’agit pas seulement d’étaler de la peinture sur une toile, commente Marc Audette, conservateur de la Galerie Glendon à l’occasion du vernissage. Dans le projet Humanidad, l’art se prolonge jusqu’aux sujets – ces enfants qui travaillent – et ils finissent par s’approprier le rôle créateur. Par ce transfert, les outils, les lieux et les acteurs de l’art en viennent à dépasser leurs fonctions habituelles. » « Ce qui est magistral dans l’approche de Humanidad, c’est leur collaboration, le caractère inclusif de leur démarche et leurs efforts pour comprendre le monde de ces enfants à partir de leur point de vue, observe quant à elle Christina Clark-Kazak, professeure adjointe au département d’Études internationales et à l’École des affaires publiques et internationales de Glendon. Leur approche est sensible sans être sensationnaliste, elle s’intéresse à la réalité quotidienne plutôt qu’à ce qui est sinistre ou horrifiant, ajoute Mme Clark-Kazak, qui est également présidente de l’Association canadienne d’études sur les réfugiés et la migration forcée (Canadian Association for Refugee and Forced Migration Studies, CARFMS). Ces enfants affichent un certain orgueil au sujet de la contribution qu’ils apportent à leur famille, ils ne se perçoivent pas nécessairement comme des victimes. » Patrick explique que si ces enfants n’ont pas d’enfance au sens où nous l’entendons ici, ils sont nombreux à vivre dans l’innocence et l’espoir; par ailleurs, les adultes de ces communautés prennent plaisir aussi à se conduire comme des enfants, quand l’occasion se présente. Les enfants qui travaillent dans cette partie du monde se conforment aux attentes – ils n’ont pas le choix –, mais ils sont fiers de leur rôle dans la vie familiale. Et quel avantage à long terme espère-t-on de ce projet? « Chaque expérience vécue peut être le début de quelque chose, explique Miki -- une émotion ou un encouragement, une fenêtre ouverte sur une possibilité nouvelle... » Miki Gingras et Patrick Dionne reviendront à Toronto en mai pour un projet éducatif intitulé L’école s’expose à Glendon, qu’ils réaliseront en collaboration avec la Galerie Glendon et les enseignants d’arts visuels du Collège. Le projet est subventionné par le programme Projets d’éducation artistique du Conseil des arts de l’Ontario et vise les élèves du Collège français de Toronto. Dans un contexte interactif, les élèves découvriront le processus artistique de Humanidad, affineront leur regard critique sur l’art, exploreront les orientations actuelles des arts visuels et produiront des œuvres d’art qui seront exposées à la Galerie Glendon. Humanidad – les enfants travailleurs est à l’affiche à la Galerie Glendon jusqu’au 24 mars. Les directions routières, les heures d’ouverture et divers autres renseignements sont disponibles sur le site Web de la Galerie. Source : le Collège universitaire Glendon Pour voir les photos, veuillez consulter le lien ci-haut.
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