Publiée le jeudi 28 avril 2011
Le 7 avril dernier, le Centre sur les défis mondiaux (CDM) de Glendon et les étudiants de maîtrise de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon (ÉAPI) étaient les hôtes d’une rencontre d’experts sur le rôle des médias sociaux dans la politique et l’action sociale, en particulier dans l’élection fédérale du 2 mai prochain. Cet événement qui clôturait l’année universitaire était présidée par une imminente diplômée, Alexandra Service. Tout au long de l’avant-midi, le public attentif a profité d’une mise en perspective suivie de deux panels de discussion.
Les perspectives d’ouverture ont été formulées par Breza Race, directrice du programme d’éducation pour le CANVAS, le Centre for Applied Non-Violent Action and Strategies, un réseau international de formateurs et de consultants qui travaillent partout dans le monde à enseigner des techniques de résistance non violente. Fondé en 2002, l’organisme est issu d’un regroupement de jeunes Serbes qui sont parvenus, par leur combat pacifique, à renverser Slobodan Miloševic. C’était la première visite de Mme Race au Canada. Breza Race a expliqué qu’après la révolution serbe, son équipe a été approchée par de nombreux groupes de différentes régions du monde qui s’intéressaient à ses méthodes d’organisation et de résistance. CANVAS a évolué en réaction à cette demande et compte maintenant douze formateurs qui enseignent partout dans le monde; chacun d’entre eux a d’abord été un activiste dans son pays. Dans leurs ateliers, ils présentent des outils et des méthodes qui permettent d’obtenir des changements de façon non violente. « En 2010, CANVAS a offert plus d’une centaine d’ateliers à quelque deux mille participants répartis dans cinquante pays », indique Mme Race. En plus des ateliers, CANVAS fournit dans un grand nombre de langues des livres et des films sur l’action non violente. « Les thèmes des ateliers sont nombreux et variés : formulation d’une vision d’avenir, analyse du pouvoir dans la société, art de trouver les piliers qui soutiendront le mouvement, discussion sur l’obéissance et la peur, méthodes et tactiques d’action non violente, analyse coûts-bénéfices des activités, introduction à la propagande et à la communication ciblée, outils pour valoriser son image et utilisation des nouveaux médias », explique Mme Race. De fait, CANVAS offre maintenant des cours à l’Université de Belgrade sur les méthodes du changement non violent et s’enorgueillit de réussites remarquables dans plusieurs régions du monde, notamment en Ukraine, en Géorgie, aux îles Maldives, au Liban et tout récemment, en Égypte.
« Les stratégies sont transférables, conclut l’oratrice, et chaque nouveau groupe alimente de ses connaissances la banque de savoir commun [sur les pratiques pacifiques]. Mais les oppresseurs apprennent également, et il est évident que les révolutions, elles, ne s’exportent pas. » Le premier panel de discussion, présidé par Alexandra Service, avait pour thème « Le pouvoir du peuple et des réseaux sociaux ». Les trois panélistes étaient Jonathan Rubin, étudiant à la MAPI; Stuart Schoenfeld, directeur du département de Sociologie de Glendon et membre du corps professoral de l’ÉAPI; et Miriam Smith, du département des Sciences sociales de York, qui enseigne également à l’ÉAPI. S. Schoenfeld a déclaré que « les mouvements sociaux sont des réseaux d’organisations, qui ont des objectifs plus généraux que le renversement d’un régime ou la mise en place de nouveaux pouvoirs. Les mouvements sociaux supposent un changement dans les politiques, une transformation fondamentale de notre mode de vie qui engage des centaines d’organisations et beaucoup de gens. » M. Smith a remarqué que ces mouvements ne sont pas toujours progressistes, comme le montrent les cas du fascisme et des mouvements pour et contre les droits des femmes. Au sujet du rôle qui est en train de se dessiner pour les médias sociaux dans les mouvements actuels, elle rappelle l’exemple du regroupement polonais Solidarité. L’utilisation de caméras vidéo, lors des manifestations de 1980, avait permis pour la première fois aux gens ordinaires d’assister en direct aux événements, leur assurant du coup un public beaucoup plus vaste de participants et de témoins. J. Rubin a souligné quant à lui que l’utilisation de médias sociaux comme Facebook était une importante source primaire de communication dans les situations de crise. « Il y a 21 millions de personnes qui utilisent Facebook dans le monde arabe, ce qui représente une croissance de 45 pour cent par rapport aux 12 millions de l’année précédente, a-t-il indiqué. Pendant la révolution égyptienne [de cet hiver], 75 pour cent des utilisateurs étaient âgés de 15 à 35 ans. » S. Schoenfeld a ajouté que les médias sociaux pouvaient servir de soupape dans les situations très tendues et qu’ils permettaient d’éprouver le sentiment libérateur de faire partie d’une communauté. « Les jeunes sont les utilisateurs les plus évidents, puisque c’est leur avenir qui est en jeu, et ils sont prêts pour la mobilisation. » M. Smith a observé que même la non-violence présente des enjeux liés au pouvoir et que des messages envoyés par cellulaire ou sur Facebook peuvent être utilisés pour contrôler, autant que pour construire et renforcer la collaboration. L’interaction électronique peut faire l’objet de surveillance par les régimes qui cherchent à connaître l’identité des fauteurs de troubles. « On s’imagine que la présence des nouveaux médias n’apporte que du bon, mais, depuis les événements du 11 septembre, il y a plus de filtrage et de surveillance que jamais. » Elle a cité aussi l’exemple de cette étudiante chassée d’un rassemblement conservateur parce qu’elle avait affiché sur sa page Facebook une photo d’elle-même en compagnie du chef libéral. Les questions posées par l’auditoire ont porté sur les voix concurrentes de la communication, qui peuvent constituer des occasions favorables aussi bien que des obstacles à la transmission des messages; et sur les moyens d’obtenir la masse critique nécessaire à l’action – et de la conserver. Le second panel, intitulé « Les médias sociaux : une arme pour l’action sociale? » était présidé aussi par Alexandra Service. Les panélistes étaient Michelle Collins, ancienne journaliste et diplômée de la MAPI, Breza Race, de CANVAS, et Adam Shedletzky, cofondateur de À l'action, un réseau canadien multipartiste qui utilise la technologie pour aider les gens à s’organiser et à raffermir leur voix.
Comme l’a fait remarquer Mme Race, s’il est vrai que les médias sociaux permettent à tout le monde de participer et qu’ils sont un outil nécessaire, ils ne suffisent pas, à eux seuls, à réaliser le changement : pour que celui-ci se produise, il est impératif que les gens passent à l’action. « Dans mon pays [la Serbie], les jeunes sont renseignés et engagés dans le discours politique à cause des événements historiques. Et les médias sociaux sont les outils d’information les plus instantanés. » « Quand les choses vont assez bien [comme au Canada], même si ce n’est pas parfait, les gens ne sont pas motivés à combattre, a ajouté A. Shedletzky. Les électeurs n’ont pas l’impression de pouvoir changer les choses, alors ils se retirent, et la confiance des individus envers le système politique s’effrite. Malgré cela, dans les faits, le nombre de jeunes qui votent aujourd’hui est plus grand que jamais. » « Les médias sociaux sont devenus des acteurs officiels de la politique, tout récemment dans le contexte de l’élection fédérale, a affirmé M. Collins. Il y a des risques, pourtant, car n’importe qui peut afficher de l’information et les voies démocratiques peuvent être contournées. Quand les politiciens annoncent de nouvelles mesures lors de conférences de presse – on a vu cela récemment –, il n’y a aucun débat officiel. » A. Shedletzky affirme qu’il est important de protéger les médias traditionnels, qui sont financés par des intérêts publics et obligés de rendre des comptes, ce qui rend plus fiable l’information qu’ils transmettent. Certains collaborateurs qui ont des intentions ou des points de vue partisans et qui s’expriment en fait pour le compte d’organisations particulières ont la possibilité, dans les médias sociaux, [de cacher ce rôle et] d’adopter celui de citoyen ordinaire. Alexandre Brassard, directeur de la recherche à Glendon et enseignant de sciences politiques, a résumé les principaux points à retenir de la rencontre. Les médias sociaux atteignent des pics d’activité quand la situation sociale le demande, par exemple lors d’une élection fédérale; les intervenants collectifs, comme un parti politique ou une ONG, sont nécessaires à la mobilisation citoyenne au Canada; les ressources humaines, les moyens de communication et la diffusion du savoir-faire sont essentiels; la société a besoin d’une vision et de valeurs communes, ainsi que de stratégies et de tactiques non violentes comme la désobéissance civile et le boycottage. « Le risque est que les médias sociaux soient mal employés, et qu’ils supplantent les institutions de la démocratie ou les communicateurs professionnels, comme les journalistes. Mais ils ont le pouvoir de rassembler et de mobiliser la base, en plus d’avoir un effet égalitaire en permettant à chaque personne de s’exprimer. » Un article de Marika Kemeny, agente de communication de Glendon Source : le Collège universitaire Glendon
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